Les Suisses de plus en plus stressés ? Décryptage et analyse de l’étude Job Stress Index

Margaux Bisch
Margaux Bisch publié le 6 novembre 2020

En septembre dernier, l’Enquête sur des indicateurs en matière de santé psychique et de stress dans la population active en Suisse, aussi appelée « Etude Job Stress Index » dévoilait ses résultats. Cette étude, menée à intervalles réguliers depuis 2014, met en perspective le taux de stress avec le taux d’épuisement dans la population suisse en se basant sur 3 indicateurs de stress au travail et sur ses conséquences financières : le Job Stress Index, le taux d’épuisement et le potentiel économique inhérent à l’amélioration du Job Stress Index.

Un point sur les résultats de l’étude 

L’étude a conclu qu’il y a un lien fort entre le Job Stress Index, le taux d’épuisement et le stress : plus le Job Stress Index est élevé (rapport défavorable entre stresseurs et ressources au travail), plus les actifs ont tendance à se dire épuisés, et stressés.

En termes de santé, les actifs déclarant un fort Job Stress disent aussi avoir davantage de troubles psychosomatiques et de troubles du sommeil, une irritabilité accrue ainsi qu’une moins bonne santé générale.

En chiffres : plus de la moitié des répondants déclarent se sentir épuisés émotionnellement, dont une part significative de jeunes actifs entre 16 et 24 ans qui se situent dans la zone critique par rapport aux autres groupes d’âge (42%). Toujours selon l’étude : « Le Job Stress Index moyen des personnes actives en Suisse s’est de nouveau légèrement détérioré. À 50.83 points, les ressources et les contraintes sont certes à l’équilibre en moyenne mais la dégradation est significative par rapport aux indicateurs du stress des enquêtes 2014 et 2016. Les personnes actives ont l’impression que le rythme de travail a fortement augmenté depuis 2016, et à ce titre les jeunes collaboratrices et collaborateurs en font davantage état que leurs collègues plus âgés ».

Mais qu’entend-on exactement par « stresseurs au travail » ?

Les « stresseurs » sont les facteurs conduisant de façon très probable à des états de stress. Si les stresseurs interviennent ponctuellement et modérément, le stress qu’ils déclenchent est en général de courte durée et n’a pas de conséquences négatives à long terme. En revanche, les stresseurs extrêmes peuvent avoir de graves répercussions, et ce même s’ils ne surviennent qu’une seule fois !

Les stresseurs au travail ont pour conséquences la satisfaction moindre dans la vie professionnelle et privée, une dégradation du bien-être, de l’épuisement et des burnouts, et des problèmes de santé.

L’étude de 2014 s’est penchée sur six stresseurs au travail : quatre stresseurs liés aux tâches (pression temporelle, incertitude quant au contenu du travail, problèmes d’organisation du travail et surmenage qualitatif) et deux stresseurs sociaux, liés au degré de soutien de la part des supérieurs hiérarchiques, et liés au niveau d’estime générale de la part des collègues.

Le fait d’être confronté à l’un ou plusieurs de ces stresseurs de manière répétée peut ainsi créer des réactions sur le court, moyen et long terme et avoir un impact sur le fonctionnement physiologique, affectif, émotionnel et cognitif, ainsi que sur le comportement.

Le rôle des ressources externes sur les stresseurs au travail

La sensation de stress est dépendante des ressources disponibles, c’est-à-dire des « moyens pouvant être mis en œuvre pour éviter l’apparition de stresseurs, atténuer leur intensité ou en réduire leur impact ». La personne dispose de ressources internes, telles que l’état de santé, les traits de personnalité, les perceptions de soi positives, les qualifications professionnelles et sociales, les expériences, l’attitude par rapport au travail, la motivation…. Elle dispose également de ressources externes, liées à l’environnement professionnel, telles que la marge de manœuvre dont elle dispose pour réaliser son travail, le développement des compétences, les aspects sociaux …, ce fameux « bien-être au travail ».

La recherche a montré à de multiples reprises que les actifs disposant de ressources importantes présentent une attitude plus positive face à leur travail, une meilleure santé et de meilleures performances. Inversement, les actifs disposant de ressources moindres (notamment en termes de marge de manœuvre) sont exposés à un risque accru de maladies cardio-vasculaires et de mortalité.

Pour le développement du Job Stress Index dans l’étude de 2014 (déséquilibre entre contraintes et ressources au travail), l’accent est mis sur les ressources externes, liées à la situation professionnelle.

 

Agir sur les stresseurs, c’est – aussi – agir sur les coûts

Éclaircie au tableau : l’étude établit par corrélation qu’une amélioration du Job Stress Index réduit l’épuisement des actifs et est ainsi susceptible de minimiser les pertes de production liées à la santé. Ainsi l’amélioration du Job Stress index a un effet sur le taux d’épuisement, le stress, certains aspects de la santé et sur la satisfaction au travail au sens large. Les mesures de prévention que prendraient les employeurs seraient donc payantes en termes de réduction des coûts.

Le stress au travail a des impacts négatifs sur la santé psychique et physique des employés, mais il génère aussi des frais médicaux directs (traitement, pertes de production). Les pertes de production peuvent provenir des absences temporaires pour cause de maladie, de la réduction de la productivité au travail, de forte fluctuation non souhaitée de l’effectif, de la réduction du temps de travail liée à la santé, de la sortie anticipée de la vie active pour cause de maladie ou de décès prématuré.

À l’échelle de la Suisse, la perte de productivité due à des problèmes de santé se monte à CHF 48 milliards en 2020, 16% étant attribués au stress lié au travail.

Il apparait ainsi clairement les enjeux financiers de l’amélioration du Job Stress Index : par exemple, une baisse d’un point du Job Stress Index entraîne une réduction moyenne de la perte de production liée à la santé de 434 CHF par personne et par an.

Le potentiel économique total inhérent à une amélioration des mauvais Job Stress Indexes est estimé à 7,6 milliards, valeur la plus élevée depuis 2014 ou il était de 5.58 milliards de CHF par an. Cela correspond donc aux coûts du mauvais rapport entre ressources et stresseurs.

L’intensification du travail ressentie est également à considérer : les personnes actives qui indiquent ressentir une intensification du travail, affichent 19% de pertes de productivité (versus 6,4% pour ceux qui ne ressentent pas d’intensification du travail).

A partir de ces constatations, les auteurs de l’étude ont calculé un potentiel économique inhérent à des améliorations du Job Stress Index en 3 étapes :

  • calcul de la perte de production liée à la santé :
  • ampleur du potentiel d’amélioration du Job Stress Index lorsque celui-ci est mauvais
  • à partir de la perte de production liée à la santé et du potentiel d’amélioration du Job Stress Index, le potentiel économique inhérent à l’amélioration des mauvais rapports ressources/ stresseurs est évalué. Le potentiel économique estimé est exprimé en CHF par an.

Conclusion d’Ismat sur ces résultats

Cette étude confirme le bon sens et les nombreuses recherches existant déjà sur les liens entre santé et productivité. Elle se distingue par le fait d’être réalisée sur la population suisse et a le mérite d’être reprise à intervalles réguliers. Ceci permet de mesurer l’évolution et de constater que la situation s’aggrave dans le monde du travail en Suisse…

Pourtant les entreprises suisses n’ont jamais mis autant de moyens dans la santé qu’au cours de ces dernières années. Les actions ne seraient-elles donc pas correctement ciblées ?

 En plus de sa responsabilité juridique de protéger la santé des collaborateurs sur la place de travail, l’employeur a également un intérêt « économique » à s’y atteler.

Une direction engagée, une politique d’entreprise clairement orientée « santé » et la volonté de questionner l’organisation du travail sont les conditions premières pour y parvenir. Ensuite, il s’agit d’impliquer l’encadrement. 

Les managers directs ont un rôle clé pour prévenir et réguler la pression et la surcharge des individus et des équipes. Ils sont aux premières loges pour veiller à un environnement de travail qui limite les stresseurs et renforce les ressources et pour signaler les dysfonctionnements.

 Développer l’autonomie et la marge de manœuvre, offrir des possibilités de développement, renforcer les aspects sociaux et le soutien au sein de l’organisation participent à maintenir la satisfaction, à diminuer le présentéisme, les absences et le turnover et par effet induit, à atténuer les coûts liés.

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Sources citées dans l’article :

Alarcon, G. M. (2011). A meta-analysis of burnout with job demands, resources, and attitudes. Journal of Vocational Behavior, 79, 549-562

Amick, B. C., McDonough, P., Chang, H., Rogers, W. H., Pieper, C. F. & Duncan, G. (2002). Relationship

Bosma, H., Marmot, M. G., Hemingway, H., Nicholson, A. C., Brunner, E. & Stansfeld, S. A. (1997). Low job control and risk of coronary heart disease in Whitehall II (prospective cohort) study. British Medical Journal, 314, 558-565. doi: 10.1136/bmj.314.7080.558

Igic, I.; Keller, A.; Brunner, B.; Wieser, S.; Elfering, A.; Semmer, N. (2014). Job Stress Index 2014. Enquête sur des indicateurs en matière de santé psychique et de stress dans la population active en Suisse. Promotion Santé Suisse Document de travail 26, Berne et Lausanne

Prosser, D., Johnson, S., Kuipers, E., Szmukler, G., Bebbington, P. & Thornicroft, G. (1997). Perceived

Zapf, D. & Semmer, N. K. (2004). Stress und Gesundheit in Organisationen. In H. Schuler (Ed.), Organisationspsychologie – Grundlagen und Personalpsychologie. Enzyklopädie der Psychologie, Themenbereich D, Serie III

 

 

 

 

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